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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 11:48

"On appelle pensée rationnelle une pensée qui est conforme à l'expérience, qui n'entre pas en contradiction avec l'expérience, c'est-à-dire avec la réalité objective."

(Claude Tresmontant)

 

Introduction

1. Deux méthodes de raisonnement métaphysique

2. Méthode déductive vs méthode inductive

 

I - La méthode déductive, de Platon à nos jours

1. "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?"

2. La métaphysique de René Descartes

3. Kant et la raison pure (1)

4. Kant et la raison pure (2)

5. Le dogme de la philosophie moderne

6. Le divorce entre la science et la philosophie

 

II - Critique de la méthode déductive

1. Des présupposés erronés - des résultats non probants

 

A - Des présupposés erronés

1. Premier présupposé de la méthode déductive : "Le monde est ma représentation"

2. Deuxième présupposé de la méthode déductive : Le dualisme corps/âme

3. Troisième présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée

B - Une méthode défaillante

1. Du possible au réel?

2. Du réel au possible (le vrai mouvement de la pensée humaine)

 

C - Des résultats non probants

1. Les résultats de la méthode déductive (1) - Descartes

2. Les résultats de la méthode déductive (2) - Haeckel

3. Les résultats de la méthode déductive (3) - Schelling, Hegel et les autres

 

Conclusion

1. Le point de départ de la réflexion philosophique

2. L'importance fondamentale de l'expérience dans le travail philosophique

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22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 00:00

"La première chose à faire, si nous voulons entreprendre une recherche philosophique, est (…) de savoir [quel point] de départ nous allons prendre.

 

"On nous dira peut-être que l'acceptation de tel ou tel point de départ est un choix a priori, en ce sens que ce choix présuppose une position philosophique. Or la vraie philosophie ne doit-elle pas être sans aucun a priori? Le philosophe n'est-il pas celui qui, progressivement, rejette tous les a priori pour être de plus en plus capable de saisir tout ce qui peut le conduire à la vérité? Tout a priori n'est-il pas une limitation qui nous enferme en nous-mêmes et nous empêche d'écouter l'autre, de le comprendre en ce que, précisément, nous ne sommes pas?

 

"Pour éviter tout a priori, il faut découvrir comme point de départ ce qu'il y a de plus radical et ce qui s'impose à notre connaissance comme excluant tout choix possible (tout choix, en effet, implique un aspect volontaire et, à ce titre, constitue un a priori pour notre connaissance). Autrement dit, le point de départ d'une philosophie réaliste — d'une philosophie qui refuse tout a priori — ne peut être que celui qui est plus radical que les autres et qui, par le fait même, ne peut être contenu par les autres. II faut donc que ce point de départ n'en présuppose aucun autre, sans pour autant les exclure, mais en les situant à leur place, selon leur valeur propre. Car le propre de la connaissance philosophique est d'être la plus radicale qui soit, la plus exhaustive, une connaissance primordiale et en même temps ultime, celle au-delà de laquelle on ne peut aller. Elle est donc ce qui correspond aux exigences les plus profondes de notre intelligence humaine, comme intelligence.

 

"Si nous regardons dans cette lumière les divers points de départ de la philosophie occidentale, il semble évident que le point de départ de la philosophie ne peut être que l'expérience au sens le plus fondamental, celle qui est le fruit de l'alliance de notre intelligence et de nos sens externes. Une telle expérience implique le jugement d'existence, par où nous reconnaissons que telle réalité existe, qu'elle est, qu'elle s'impose à nous comme une véritable réalité existante, non seulement autre que notre intelligence, mais aussi autre que nous-mêmes dans notre propre existence. Notre intelligence, dans ce jugement d'existence, est capable de reconnaître cette réalité comme existante et comme pouvant lui apporter une nouvelle détermination.

 

"Ce point de départ n'exclut pas l'expérience interne, mais il permet de comprendre que cette expérience, si intéressante qu'elle soit, n'est pas première au niveau de la recherche de la réalité (…). Certes, l’expérience intérieure a le privilège de nous permettre de saisir immédiatement ce que nous vivons au niveau spirituel : notre amour libre (amour de choix) à l'égard de notre ami, notre connaissance intellectuelle. Elle nous livre donc bien quelque chose d'unique, elle nous donne un contact intime avec quelque chose de spirituel. C'est ce qui explique qu'elle puisse si facilement nous séduire et que, si facilement, nous la considérions comme l'expérience privilégiée qui nous introduira immédiatement dans le domaine de l'esprit, tandis que l'expérience qui se fait par le moyen des sens externes, et qui porte sur le monde sensible, demeure liée aux réalités matérielles. Mais si nous cherchons à connaître la réalité en ce qu'elle a de plus "elle-même", nous devons constater que seule l'expérience qui se réalise à l'aide des sens externes permet au jugement d'existence de découvrir une réalité existante autre que nous-mêmes, et de la saisir dans sa propre existence actuelle ; tandis que le jugement d'existence présent dans notre expérience intérieure ne nous fait pas découvrir une réalité autre que nous : il nous met en présence de l'existence réelle de nos actes de connaissance et d'amour, actes qui n'existent que selon un mode intentionnel. Si intéressantes et révélatrices qu’elles soient, nos expériences internes ne peuvent être premières au sens fort, dans une recherche philosophique qui se veut radicale. Elles sont certes plus proches de "nous", de notre réflexion, mais non de la réalité existante.

 

"Prendre l'expérience des réalités sensibles comme premier point de départ n'exclut pas non plus que l'on puisse s'intéresser à la "conscience" en ce qu'elle a de propre ; mais celle-ci n'est plus regardée comme un point de départ. En effet, en toute expérience (qu'il s'agisse de l'expérience interne ou de l'expérience externe), notre conscience s'éveille et nous pouvons la regarder pour elle-même. Mais ce faisant, nous oublions sa source ; car la conscience ne peut exister que si nous expérimentons les réalités existantes extérieures à nous, ou les réalités qui nous sont immanentes : nos propres activités. Nous prenons conscience de ce que nous vivons. Cette conscience que nous avons de nos diverses activités, si elle est essentielle à notre vie humaine, n'est cependant pas première, encore une fois ; elle ne peut donc pas être le point de départ de notre recherche philosophique, bien qu'elle soit ce que nous saisissons avec le plus de clarté et le plus de lucidité. Si nous prenons la conscience comme point de départ, tout le contenu de nos expériences, en tant, précisément, qu'il nous dépasse, qu'il nous échappe, est laissé de côté. Nous nous enfermons dans ce qui nous est le plus connaturel, ce qui est le plus proche de nos activités humaines, nous demeurons dans l'immanence du vécu et nous ne pouvons plus en sortir, puisque ce qui est antérieur à cette conscience est comme oublié, laissé de côté.

 

"Quant à l'inspiration et à l'intuition, elles ne sont pas rejetées, mais elles sont relativisées par rapport à nos expériences externes. Car si celles-ci nous mettent face à ce-qui-est, à ce qui s'impose à nous comme autre que nous, l’inspiration, provenant de nous, ne peut nous mettre en présence que de réalités "possibles", n'existant que d'une manière "intentionnelle". De même pour l'intuition, mais d'une manière différente ; car l'intuition ne peut nous révéler qu'une nouvelle forme, une nouvelle relation : elle ne porte pas directement sur ce-qui-est. Elle ne peut donc être le point de départ d'une philosophie qui cherche à saisir la réalité en ce qu'elle a de plus fondamental. Si le point de départ de l'art est le possible, si l'art réalise tel ou tel possible en l'"incarnant", la philosophie, elle, part de ce-qui-est. On ne fait pas la philosophie du possible, mais de l'homme qui est, et de tout ce qui est relatif à l'homme.

 

"De même, si les mathématiques envisagent en premier lieu les possibles, les rapports, les relations (ce qui permet de comprendre le lien qui existe entre les mathématiques et l'art), la philosophie, elle, ne peut considérer en premier lieu les possibles, les relations. Si elle les considère, c'est toujours relativement à ce-qui-est. à l'homme-existant considéré en lui-même.

 

"On comprend alors qu’une philosophie qui s'appuie proprement sur l'inspiration et l'intuition, les considérant comme son point de départ, ne puisse jamais se distinguer nettement de l'art et des mathématiques ; elle reste toujours une philosophie du primat du possible, du primat de la relation. N'est-ce pas précisément ce qui caractérise les philosophies idéalistes? L'idéalisme ne considère-t-il pas le possible comme le réel en ce qu’il a de premier (le concret existant n'étant qu'une modalité du possible, une réalisation limitant ce possible, en un mot une application, une "position")?

 

"Enfin, il est évident que les opinions des autres philosophes ne peuvent servir de point de départ à une véritable recherche philosophique de ce-qui-est. Car ces opinions ne sont pas ce qui existe, ce qui est en premier lieu ; elles sont le fruit d'une réflexion humaine. Cependant ces opinions ne doivent pas être rejetées systématiquement comme inutiles ; car le philosophe ne peut se désintéresser de ce que les autres philosophes et les autres hommes ont pu dire avant lui sur la réalité qu'il cherche à comprendre. En effet, ou bien ces hommes ont, avant lui, atteint la vérité, et il doit alors le reconnaître et s'en servir pour pouvoir lui-même, de nouveau, découvrir cette vérité et la confirmer grâce à leurs dires ; ou bien ils se sont trompés et ont erré, et il est intéressant pour lui de saisir pourquoi ils n'ont pas pu atteindre la vérité ; il doit alors se servir de ce qu'ils ont dit pour éviter de se tromper lui-même de la même manière, et pour les critiquer (…).

 

"En résumé, on peut dire que le point de départ d'une philosophie réaliste —celle qui rejette initialement tout a priori — ne peut être que l'expérience au sens le plus fort, impliquant un jugement d'existence sur une réalité existante autre que nous ; mais que les autres sources de connaissance ne sont pas pour autant exclues : elles sont relativisées."

 


P. Marie-Dominique Philippe, in Lettre à un ami, Editions Universitaires 1990, pp. 14 à 17

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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 11:57

Arnaud Dumouch, professeur de religion et de théologie catholique en Belgique, nous introduit, dans une admirable série de clips, à la philosophie réaliste héritée d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin - tradition dans laquelle notre cher Professeur, Claude Tresmontant, s'inscrit résolument. Il nous livre ainsi les clefs pour comprendre les rouages de la pensée de Claude Tresmontant.

 

Dans cette sixième vidéo, Arnaud Dumouch nous enseigne la place fondamentale de l'expérience dans le travail philosophique - et évoque quelques autres sources de connaissance qui la complète utilement (l'expérimentation scientifique, l'expérience interne, l'intuition, l'opinion des autres philosophes...). 

 

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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 00:00

Dans son ouvrage de référence, Identité et Réalité, Emile Meyerson fait l'inventaire des résultats de la méthode déductive appliquée à la physique. Ses conclusions sont sans appel.

 

Au sujet de Descartes, Meyerson observe que "Toute tentative de déduction totale de la nature est restée lamentablement vaine. L'oeuvre de Descartes constitue sans doute l'effort le plus prodigieux que l'humanité ait tenté dans cet ordre d'idées. Devant cette construction colossale, cyclopéenne, on se sent pénétré d'un respect presque religieux. Mais hélas! ce palais est une ruine irrémédiable. Qui croit encore aux tourbillons cartésiens, aux trois matières élémentaires ou aux parties cannelées, toutes choses pour lesquelles il réclamait une 'certitude plus que morale'?" [1]

 

Meyerson évoque aussi le travail de Kant et des post-kantiens : "L'impuissance de la déduction pure éclate aussi dans l'oeuvre de Kant... Cependant, c'est sans doute l'oeuvre des métaphysiciens allemands de l'époque immédiatement postérieure qui offre la plus belle démonstration de la stérilité des spéculations aprioriques dans la science. Rien de plus instructif à cet égard (pour ne choisir qu'un petit nombre d'exemples particulièrement frappants) que les déductions de Schelling sur l'évaporation et la condensation de l'eau et sur l'ellipse comme trajectoire des corps célestes, celles de Hegel sur la réflexion et la polarisation, sur la nature de la lumière, sur le ralentissement des oscillations du pendule sous l'équateur, sur l'acide carbonique que la potasse 'produit dans l'air pour s'en saturer ensuite' ou sur la nécessité d'une lacune dans le système planétaire entre Mars et Jupiter"... [2]

 

Au final, "Quels ont été, au point de vue de la science, les résultats des efforts de déduction tentés par tant et de si puissants esprits?..." [3] La réponse s'impose d'elle-même : nuls ; absolument nuls... 

 

Dans notre recherche de la vérité sur le monde et la nature, sur le sens de notre vie, il faudra utiliser une autre méthode que la méthode déductive : la méthode qui lui est radicalement opposée, dite inductive, qui exclut méthodologiquement tout a priori - tout préjugé sur le réel et le possible -, et qui prend comme point de départ de la réflexion philosophique non point la pensée du philosophe, les concepts forgés par son esprit, sa vision subjective du monde, mais le réel objectif exploré scientifiquement - et analysé rationnellement.

 

 


[1] Emile Meyerson, in Identité et Réalité, p. 457 - cité par Claude Tresmontant, in Les métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert 1995, p. 280.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 10:16

La métaphysique du christianismeUne étape a été franchie. Publiée en 1961, cette thèse de 750 pages, écrite sous la direction de Paul Ricoeur, renferme une dimension cyclopéenne. Sans doute l’un des plus décisifs dans le cheminement du métaphysicien, l’ouvrage s'inscrit dans l’héritage de Newman, avec sa conclusion scandaleuse aux yeux de bien des penseurs, catholiques compris.

 

Le professeur présente une généalogie de la philosophie chrétienne, son enracinement, son développement, contre la thèse dominante de l’époque selon laquelle « il n’y a pas, pendant les cinq premiers siècles de notre ère, de philosophie chrétienne propre impliquant une table des valeurs intellectuelles foncièrement originale et différente de celle des penseurs du paganisme. » (Histoire de la philosophie, Emile Bréhier, p. 494)

 

Aujourd’hui encore, l’intelligentsia refuse de reconnaître l’existence de la philosophie chrétienne réduite à un fatras de mystères pour artisans et petites gens ou, dans le meilleur des cas, à un thomisme traversé par la philosophie grecque que s’efforçait d’attaquer, par ailleurs, Lucien Laberthonnière, un des maîtres de Tresmontant, également soucieux de révéler l’unité originale de la philosophie catholique.

 

On rappellera que bien des penseurs catholiques (refusant en outre un tel honneur) ne seraient pas d’accord avec cette découverte ; dans Au moyen du Moyen Age, Rémi Brague prend le parti d’écrire, sans doute inspiré d'Etienne Gilson : « Il n’y a pas de "philosophie islamique", pas plus qu’il n’y a ou a eu une "philosophie juive" ou une "philosophie chrétienne". Ce que, sans conteste, il y a eu, c’est un usage de pensées philosophiques de la part de musulmans, de chrétiens et de juifs. » (p. 132)

 

Tresmontant démontre définitivement que cette thèse est fausse.

 

Il existe une philosophie catholique autonome, avec sa métaphysique, son anthropologie, sa politique. D’ailleurs, « Peut-être un jour viendra-t-il où il n'y aura plus lieu de parler de philosophies chrétiennes ou non chrétiennes, mais tout simplement d'une seule philosophie, la philosophie tout court, la philosophie vraie. » (p. 17)

 

Il est impossible de résumer en quelques mots la portée considérable d’un tel ouvrage ; nous nous contenterons d’en souligner les avancées. Comment s’articule la philosophie chrétienne ?

 

Tresmontant insiste sur le désir de connaissance de Dieu présent dans la Bible, entretenu par une exigence de désacralisation, laquelle a en horreur tous les dieux humains, êtres divinisés par les sacrifices ; c’est pourquoi « La connaissance de Dieu, dans la Bible, est d'abord démystification. » (p. 33) et sortie progressive du sacrifice.

 

Il en profite pour insister sur le refus de penser le commencement de la vie comme une tragédie : « Selon la théologie biblique et chrétienne, la vie de l'Absolu est paix. Selon les systèmes théosophiques, la vie de la divinité est guerre, déchirement, tragédie. » (p. 33)

 

En reprenant la traduction de Genèse avec, en particulier, une expression qui a stimulé bien des théosophies, Tresmontant montre combien la création n’est pas née du chaos.

 

Tohu = désert ; bohu = vide. « La terre était un désert et un vide. »  ≠ chaos.

 

La création ou la chute

 

Un des soucis premiers du métaphysicien est de procéder à une analyse comparée des métaphysiques pour aboutir à cette conclusion : « Peut-être n'y a-t-il que deux métaphysiques possibles : métaphysique de la Création, ou Métaphysique de la Chute. » (p. 717)

 

On pourrait affirmer que la spécificité de la gnose est d’être une métaphysique de la Chute, stipulant que l’âge d’or se situe en arrière de nous, dans un passé fantasmé. A ce sujet, Tresmontant n’a cessé de remarquer qu’« une expérience psychologique transposée en cosmologie et en théosophie, telle pourrait bien être la clef du néo-platonisme, comme d'ailleurs des systèmes gnostiques. » (p. 322)

 

Face à une telle configuration, le christianisme offre une réponse claire à la finalité de l’existence. « L'homme, selon le récit biblique du paradis et de la Chute, n'est pas créé immortel, mais CAPABLE d'immortalité, ce qui est tout différent. » (p. 61)

 

Ainsi, l’histoire prend une nouvelle signification en sortant des processus cycliques : elle est bien plutôt « cette durée de la création où l'homme fait l'apprentissage de son métier de Dieu » (p. 55), contre toute « exégèse fixiste qui ignore trop souvent la dimension TEMPORELLE, EVOLUTIVE, PROGRESSIVE de la manifestation de Dieu à l'homme dans l'Ancien Testament. » (p. 183)

 

Tresmontant remarque que si bien des pères de l’Eglise ont été fascinés par la métaphysique grecque, d’autres au contraire ont cherché à évaluer l’authenticité du message chrétien, sans s’arrêter aux schémas traditionnels. Tout le travail de Tresmontant est d’éclaircir les malentendus et les confusions ; par exemple, l’expression selon laquelle l'homme est créé, « à l'image et à la ressemblance » de Dieu. Nombre d’exégètes l’ont interprétée selon une vue dualiste. Or, il s'agit d'une image « ressemblante » et non d'une identité substantielle. « Sans être la substance divine, l'homme est cependant fait à l'effigie de la divinité. » (p. 54) et il reprend le travail minutieux d’Humbert, auteur de Trois notes sur Genèse IDans le cas du christianisme orthodoxe, « C'est l'homme concret, corporel, tel qu'il est créé, qui est dit créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Cela ne signifie nullement, dans la pensée de l'Ecole sacerdotale, que Dieu soit lui-même corporel. » (p. 650)

 

La ressemblance n'est pas matérielle mais signification.

 

Dans une autre configuration, « La doctrine origéniste de la chute n'a aucun rapport avec la doctrine biblique du péché, tel qu'il est présenté par le Jahwiste, comme pour toute la Bible, le péché est une réalité historique, empirique. C'est l'acte historique de l'homme concret qui fait le mal, l'injustice, le crime, etc. Pour Origène, le premier péché est préhistorique, ou plutôt transhistorique, précosmique : antérieur au monde sensible, il est la cause de ce monde matériel et multiple. » (p. 414)

 

« Dans l'anthropologie biblique, l'homme est une âme vivante. L'homme est créé âme vivante. L'homme est aussi appelé "chair", mais ces deux termes visant une seule et même chose : l'homme vivant, concret, l'homme dans sa structure biologique et psychique conjointement. » (p. 577)

 

« Constamment, les Pères parlent de l'homme avec le vocabulaire de l'anthropologie platonicienne et néo-platonicienne, c'est-à-dire en se servant d'un vocabulaire dualiste. Mais autre chose est le vocabulaire, autre chose la pensée qui l'informe, le travaille, le transforme. » (p. 577)

 

Dans la deuxième partie consacrée aux problèmes de l'anthropologie, la figure de Saint Irénée de Lyon est convoquée avec autorité grâce à son monumental ouvrage "Contre les hérésies et la gnose au nom menteur" (Adv. Haer., IV, XXXVII). Au sujet de la divinisation et du problème du mal, Saint Irénée de Lyon professe une création progressive de l'homme qui ne peut être créé d'un seul coup parfait et achevé, ce qui reviendrait à faire de lui une chose. La dimension de la personne humaine obéit à des conditions épigénétiques qui réclament des étapes dans le processus voulu de la theiôsis, la divinisation. En conséquence, l'homme a été créé inachevé.

 

En définitive, Tresmontant reprend le génial épistémologue, Pierre Duhem, qui faisait remarquer dans Système du monde qu’une théologie en avait remplacé une autre : « En ruinant, par ces attaques, les Cosmologies du péripatétisme, du stoïcisme et du néo-platonisme, les Pères de l'Eglise font place nette à la Science moderne. » (p. 695)

 

La bonté de la chair : la glaise contre la gnose.

 

Comme le Logos a assumé la chair humaine, il est inévitable que le christianisme va glorifier la personne. On pourrait citer bien des exemples repris par Tresmontant de docteurs qui louent la chair ; Tertullien s’étonne « du mépris de la chair des païens et hérétiques » ; c’est pourquoi « il est nécessaire que d’abord aussi nous défendions la chair. […] Si la chair est associée dans une même destinée à l’âme pour les choses de ce monde, pourquoi pas aussi pour l’éternité ?» (De resurrectione mortuorum, VII, 9-13) Même Saint Augustin, prisonnier des schèmes de l’anthropologie dualiste, affirme que « La chair est bonne » (De civitate Dei, XIX, V)

 

Ainsi, comprend-on l'étonnement de Rémi Brague, toujours teinté de bel esprit, lorsqu'il fait très simplement observer que « c'est quand même quelque chose d'extraordinaire qu'une religion qui parle de la résurrection de la chair puisse être considérée comme méprisant celle-ci. Je demande qu'on m'explique, lentement de préférence » (minute 88, "Vivre et penser comme des chrétiens", 28/03/2009, Radio Courtoisie, avec Rémi Brague, Jean Sévilla, Hadjadj, Soulier).

 

Il faut insister aussi sur un autre point : si d’autres théologiens ou mystiques discréditent la chair, c’est un peu comme un athlète qui s’abandonne totalement pour gagner sa course.

 

« Dans la perspective biblique et chrétienne, l'éthique ne se définit pas dans une problématique où la "matière" joue le rôle de causalité, mais dans une relation existentielle de l'homme avec l'homme, son compagnon, et avec Dieu, son Créateur : dans une relation de Je à Tu, de toi à moi. » (p. 360)

 

Cela contraste évidemment avec la détestation de la chair chez les gnostiques qui condamnaient le mariage et rejetaient la résurrection.

 

De son côté, Saint Ephrem s’attaque à Mani qui professait un combat entre deux puissances opposées : le Mal démiurgique et le Bien d'avant la création ; la « Harpe du Saint Esprit » chante le corps et prend soin de souligner combien Satan est incorporel.

 

On pourrait croire que ces querelles sont archaïques mais ce serait minimiser la résurgence de la gnose, au sein des philosophies modernes. Par exemple, Fichte considérait l'évangéliste Jean comme « le seul qui enseigne le christianisme authentique. » (p. 726) et il fait de Jésus un maître de gnose, un « initié », un théosophe (p. 728). Tresmontant se veut intraitable : « Fichte, comme Hegel et Schelling, ignore radicalement la dimension propre du christianisme, qui est le surnaturel. » (p. 728)

 

Il est vrai que dans cette anthropologie issue de l’idéalisme allemand, l'individu est présenté comme une sorte d'anamnèse, une remémoration. Les travaux de Baur et Wahl ont révélé la dimension gnostique chez Hegel. « Sans le monde, écrit Hegel, Dieu n'est pas Dieu. » (p. 738)

 

« A Hegel on peut opposer la critique qu'Evodius adressait au système manichéen. » (p. 740)

 

Alors que l'incarnation n'est pas une phase nécessaire du processus théogonique mais don, propter nos, Hegel prend la Création comme une génération. (p. 740)

 

Hegel voit dans la vie de Dieu un « jeu de l'amour avec soi-même » ! (p.7 41) (≠ narcissisme) ≠ Amour. De plus, Schelling voit dans Dieu et la génération « un poème épique » ! Aux yeux de Tresmontant, Hegel a élaboré une "philosophie de la guerre".

 

« Alors que le mal était justifié, chez Leibniz, du point de vue esthétique, l'esthétique du tragique est ici fondée sur une théologie, sur une théogonie. Jamais le mal n'avait été assumé, accepté, d'une manière aussi radicale : il est nécessaire à la vie de dieu lui-même. Nous sommes aux antipodes du christianisme. » (p. 742)

 

Conclusion :

 

Claude Tresmontant offre un complément décisif au travail de Newman dans son Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne. Dans leur coopération à un message qui les dépasse bien souvent, les pères de l’Eglise prennent conscience de l’orthodoxie chrétienne, laquelle n’est pas un aérolithe lancé dans le monde comme en un coup de dés. Elle réclame des étapes, telle une éducation progressive ; que l’on pense à ce petit enfant qui prend son lait selon les âges. Véritable ORGANISME VIVANT, l’Eglise développe sa pleine autonomie, prend conscience de ses exigences avec une meilleure précision à mesure qu’elle traverse les siècles.

 

En clair, l’helléno-christianisme est une affabulation, une gnose. La métaphysique grecque est aux antipodes de la métaphysique chrétienne. En tout point. Tresmontant s’inscrit ainsi nettement dans la tradition audacieuse de Lucien Laberthonnière qui s'écarte du thomisme traditionnel, avec son monumental ouvrage, Le réalisme chrétien et l’idéalisme grec.

 

Il existe une philosophie chrétienne parce qu’il existe la gnose, laquelle relève de la psychologie, quand le christianisme s’ouvre sur le spirituel. Cette différence capitale entre l’esprit (ruach, pneuma) et l’âme (nepesch, psyché) a été étudiée dans Essai sur la pensée hébraïque.

 

Avant-propos

 Introduction

 Première partie : Les problèmes de la création

 I/ L’affirmation de la création. La distinction entre l’Incréé et le créé.

II/ Création divine et fabrication humaine. Le problème de la matière.

III/ Un seul Dieu, créateur. La polémique antignostique.

IV/ Le liberté du Créateur et la gratuité de la création.

V/ Création et génération.

VI/ Création et commencement. L’irréversibilité de la création et la critique du mythe de l’éternel retour.

Deuxième partie : Les problèmes de l’anthropologie

I/ Le thème : divinité, préexistence, chute et retour de l’âme.

II/ La critique du thème : divinité, préexistence, chute, transmigration des âmes, avant Origène.

III/ La métaphysique de la chute et du retour dans le Peri Archôn d’Origène.

IV/ La critique de la métaphysique origéniste.

V/ La polémique antimanichéenne.

VI/ Le problème de l’origine de l’âme.

VII/ Les problèmes de la résurrection.

VIII/ Divinisation, liberté et problème du mal.

Conclusions et prolongements.

Appendice : Notes sur la permanence de la Gnose et du néo-platonisme dans la pensée occidentale.

 

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 00:00

La méthode déductive, parce qu'elle prend pour point de départ la pensée subjective du philosophe - déconnectée de toute relation avec l'expérience sensible -, finit toujours par rencontrer la contradiction du réel objectif - preuve, s'il en est, que cette méthode est incapable de nous conduire infailliblement à la vérité.

 

Nous avons vu combien Descartes s'était fourvoyé, en énonçant des propositions scientifiques à partir de sa conception mécaniste du monde [1]. Ce sont les faits qui ont contredit Descartes - mieux que ne l'auraient fait n'importe quel philosophe...

 

La logique voudrait donc que l'on renonce une bonne fois au raisonnement a priori, et que l'on parte des phénomènes pour en extraire la substance métaphysique - plutôt que d'enseigner doctement ce que devraient être les phénomènes au regard de la métaphysique du philosophe.

 

C'est à un renversement complet de perspective que l'histoire de la philosophie nous invite : partir non plus des opinions arbitraires du philosophe - mais du réel concret observé, scruté, analysé. C'est lui qui doit donner le "la" de la pensée humaine... non l'inverse.

 

Certains philosophes préconisent cependant une autre solution.

 

Si le réel objectif contredit la doctrine du philosophe, c'est certainement... que le réel objectif se trompe! CQFD. Il faut donc renoncer à son enseignement, pour le faire concorder avec la théorie du philosophe, préjugée vraie - puisque comme chacun sait, le philosophe ne peut pas se tromper...

 

C'est l'exemple fameux d'Ernst Haeckel (1834-1919), cité par Tresmontant.

 

Haeckel était "moniste" : il considérait l'univers comme le seul Être existant, l'Être absolu - il le voyait éternel, infini et illimité. Il ne supportait donc pas le second principe de la thermodynamique de Carnot-Clausius qui établit l'usure irreversible des phénomènes physiques (ce que l'on appelle l'entropie).

 

Pour Haeckel : "Si cette théorie de l'entropie était exacte, il faudrait qu'à cette fin du monde qu'on admet corresponde aussi un commencement (...)." - deux idées qui révulsent semblablement notre philosophe, qui a décidé que l'univers ne peut avoir de commencement ni de fin - puisqu'il est le seul Être existant, l'Être absolu. "Ces deux idées, d'après notre conception moniste et rigoureusement logique d'un processus éternel, sont aussi inadmissibles l'une que l'autre ; toutes deux sont en contradiction avec la loi de substance" inventée par notre "génial" penseur. La conclusion tombe alors comme le couperet de la guillotine : "Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne finira. De même que l'univers est infini, de même il restera éternellement en mouvement. La seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la première et doit être sacrifiée" [2]!

 

Descartes avait eu l'humilité de reconnaître que la démonstration empirique de l'erreur de ses conclusions scientifiques - déduites de sa métaphysique a priori - signifierait l'écroulement complet de sa philosophie [1]Haeckel, lui, considère que les découvertes scientifiques doivent être "sacrifiées" dès lors qu'elles ne concordent pas avec sa "conception moniste" de la Substance...

 

Le plus fort dans tout cela, c'est que Haeckel était lui-même scientifique (professeur de zoologie à l'université de Iena)! 

 

Son raisonnement, schématiquement résumé, est le suivant : l'Être absolu ne peut pas avoir commencé puisqu'il est seul [3]; or, l'univers est l'Être absolu, puisque selon l'hypothèse moniste, il est le seul être existant ; donc l'univers ne peut pas avoir commencé : il se suffit à lui-même et ne doit son existence à personne. Pareillement : l'Être absolu ne peut pas s'user ni périr, puisqu'il est seul, sans commencement ni fin ; or, l'Univers physique est l'Être absolu puisqu'il est le seul Être (selon la conception moniste posée a priori) ; donc l'univers ne peut s'user, ni vieillir, ni périr...

 

Pour Haeckel, l'Univers doit revêtir tous les caractères de l'Être absolu, puisque l'Être absolu, il l'est - cela dit non en vertu d'une démonstration rigoureuse, mais d'un principe dogmatiquement proclamé, d'une hypothèse non critiquée. "Et lorsque Haeckel rencontre sur sa route des données expérimentales, celles qui ont été dégagées et formulées par Carnot, Clausius et d'autres, - données qui aboutissent à une vue d'ensemble, à une théorie générale que l'on appelle le second principe de la thermodynamique, - Haeckel déclare que cette découverte, ce principe, doivent être sacrifiés! Il faut donc sacrifier les données expérimentales à une métaphysique constituée a priori! C'est déjà ce que faisait Parménide. C'est ce que fera Spinoza lorsqu'il déclarera que la Nature est un système statique, ce qui est évidemment faux." [4]

 

Où l'on voit que non seulement la méthode déductive produit des résultats erronés, mais qu'elle conduit encore au dogmatisme, à l'idéologie, au déni du réel.

  


[1] Cf. notre article du 6 mai 2012, Les résultats de la méthode déductive (1) - Descartes

[2] Ernst Haeckel, in "Les énigmes de l'Univers" (1899) - cité par Claude Tresmontant, in Les métaphysiques principales, Françoix-Xavier de Guibert 1995, p. 154

[3] Il ne peut donc provenir d'un autre Être. Si l'Univers physique est le seul Être, il ne peut pas avoir commencé d'être, sauf à considérer qu'il ait pu jaillir spontanément du néant - ce qui n'est pas une pensée rationnelle.

[4] Claude Tresmontant, in  Les métaphysiques principales, Françoix-Xavier de Guibert 1995, p. 154-155.

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10 juin 2012 7 10 /06 /juin /2012 18:11

Nous publions aujourd'hui un long extrait de l'Introduction à la théologie chrétienne de Claude Tresmontant (p. 549), quelques jours après la parution de son interview audio sur la question de l'avortement. Il s'agit là d'un texte majeur, fondamental, à lire, méditer et faire connaître au plus grand nombre.

 

"Ce n'est (…) pas l'Eglise qui impose, du dehors, du haut de son autorité, des exigences, des normes. L'Eglise voit ces normes inscrites dans la réalité objective, et elle les enseigne, comme elle enseigne certaines vérités philosophiques, métaphysiques, que chacun peut discerner aussi dans la réalité objective.

 

"Prenons le cas de l'avortement. L'Eglise est absolument opposée à la pratique de l'avortement, qu'elle considère comme abominable. Mais ce n'est pas un caprice de sa part, ni une décision arbitraire. L’analyse objective d'un embryon dans le ventre de sa mère montre que cet embryon est organisé, informé. Dès le commencement, l'embryon est un psychisme, un psychisme inconscient, non éveillé, mais un psychisme authentique. Les travaux de la psychologie des profondeurs, depuis bientôt un siècle, ont établi qu'il existe une vie psychique de l'embryon. Si l'embryon n'était pas organisé, informé, il ne serait pas un embryon : il ne serait que de la matière, c'est-à-dire un cadavre. Cette information, cette organisation, la tradition philosophique, depuis Aristote, l'appelle "âme". C'est une convention. On peut parfaitement appeler autrement, et comme on voudra, ce fait que l'embryon est une Structure informée, organisée, et qu'il est un psychisme. Si le mot "âme" dégoûte, qu'on se dispense de l'utiliser. Il n'en reste pas moins que l'embryon est un être, un être vivant inachevé, organisé, et que c'est un psychisme. Le système nerveux se forme très tôt clans le développement embryonnaire. Il joue probablement un rôle de commande dans le développement embryonnaire.

 

"Bien entendu, l'embryon n'est pas un être achevé. Mais le bébé dans son berceau n'est pas non plus un être achevé. Et un enfant d'homme peut sortir de la matrice plus ou moins tôt. Il peut naître prématuré.

 

"Si tuer un enfant dans son berceau est considéré comme un crime, comme un meurtre, comme un assassinat, particulièrement odieux, on ne voit pas comment tuer le même enfant avant qu'il ne sorte du ventre de sa mère, pourrait ne pas être un assassinat du même ordre.

 

"L'âme ne vient pas dans l'embryon à la naissance, lorsque l'enfant sort du ventre de sa mère. L'âme est ce qui constitue l'embryon, l'âme est le principe d'organisation, d'information. L'âme est ce qu'on appelle dans une autre langue (le grec, au lieu du latin...) le psychisme inconscient de l'enfant dans le ventre de sa mère.

 

"Il est impossible de fixer arbitrairement un moment où l'embryon ne serait pas animé, puis un moment où il le serait. L'embryon est toujours organisé, informé, c'est-à-dire animé, sinon ce ne serait pas un embryon du tout.

 

"Il ne faut pas jouer sur les mots. Il ne faut pas se duper en modifiant le vocabulaire. Il faut avoir le courage de nommer ce que l'on fait. Tuer un embryon d'homme dans le ventre de sa mère, c'est tuer un enfant d'homme, inachevé, au même titre que le bébé qui vient de naître et qui dort dans son berceau. Il n'y a pas une différence de nature entre l'enfant qui vient de naître et l'enfant qui était un jour ou un mois plus tôt dans la matrice. Si tuer un enfant dans son berceau est un meurtre, un crime, un assassinat, alors tuer le même enfant dans la matrice, un mois, deux mois, six mois plus tôt, c'est toujours et exactement le même crime, le même assassinat.

 

"Si l'on estime que l'homme ne doit pas tuer un homme vivant, ni un enfant, ni un bébé dans son berceau, alors il ne doit pas tuer non plus le même enfant dans le ventre de sa mère.

 

"Le problème de l'avortement est un problème de philosophie naturelle. La question est simplement de savoir ce que c'est que cet embryon dans la matrice. Il n'est pas possible d'établir une discontinuité entre cet enfant dans la matrice et le même enfant dans son berceau. Le crime est le même, que l'on tue celui-ci ou celui-là.

 

"Voilà ce que pense en effet l'Eglise. Mais elle ne le pense pas au nom de la Révélation. Elle le pense parce que c'est ainsi, et qu'elle le voit, et que tout homme normal, raisonnable et de bonne foi, le voit pareillement. Cela ne dépend pas d'une théologie. Cela se conclut de l'analyse objective de ce qui est.

 

"Dans les controverses actuelles, les personnes qui désirent obtenir la liberté de l'avortement, déclarent : "mon corps est à moi". Sans doute, ces personnes sont des corps, et ces corps qu'elles sont, ces organismes vivants que sont ces femmes, sont autonomes, libres. Mais l'erreur, le sophisme, en ce qui concerne l'avortement, consiste à en déduire : "donc j'ai le droit de tuer l'enfant qui est dans mon organisme".

 

"Car l'enfant qui est en train de se développer dans la matrice d'une femme, n'est pas sa propriété. C'est là que se trouve l'erreur. On peut être propriétaire d'une maison. On n'a pas le droit pour autant de tuer les gens qui y passent, les gens qui y viennent ou y séjournent. On n'a pas le droit de tuer un hôte qui est sous votre toit. La loi de l'hospitalité était dans les peuples civilisés une loi sacrée.

 

"L'enfant qui se développe dans la matrice d'une femme n'est pas sa propriété. C'est un hôte.

 

"On objectera aussitôt : mais enfin, c'est la femme qui a fait cet enfant qui est en elle. Donc cet enfant est à elle, il est sa propriété. — [Mais] l'enfant qui se développe dans la matrice de la femme, ce n'est pas la femme qui l'a créé. La femme a communiqué un message génétique. L'homme a communiqué un message génétique. A partir de ces deux messages, un enfant d'homme se forme, une personne est conçue. Mais ni l'homme ni la femme ne sont au sens propre créateurs de cet enfant. Ils ont coopéré à une création. Ils ont fourni chacun un message génétique. Et la création s'opère dans le sein de la femme. Mais la femme n'est pas créatrice de cet enfant nouveau qui est en effet créé. L'enfant n'est pas sa propriété, au sens où l'artisan peut être propriétaire de l'objet qu'il a fabriqué. L'artisan peut détruire s'il le veut l'objet dont il est l'auteur. Mais la femme n'a pas le droit de tuer l'enfant qu'elle a enfanté, lorsqu'il est né, car il n'est pas sa "chose". Et elle n'a pas plus le droit de le tuer avant qu'il ne soit né, pour la même raison.

 

"En réalité, tuer un enfant dans son berceau, après sa naissance, ou dans la matrice, avant sa naissance, est le crime le plus grave qui soit, puisqu'on prive un enfant de sa vie d'homme, de son temps de développement. Il est admis, dans les sociétés dites civilisées, que tuer un homme d'âge mûr, ou un vieillard, est un crime, un assassinat. Lorsqu'on tue un homme ou une femme d'un certain âge, on les prive des années qui pouvaient leur rester à vivre. Lorsqu'on tue un enfant au début de son développement, on le prive d'une vie entière. Le crime est donc beaucoup plus grand.

 

"L'Eglise enseigne tout cela, non parce que c'est révélé, mais parce que c'est vrai. Il suffit de réfléchir un instant et sans prévention pour le voir.

 

"La différence entre l'Eglise et quelques hommes ou quelques femmes, c'est que l'Eglise aime les êtres, et qu'elle estime qu'on ne doit pas tuer des êtres qui sont, qui ont le droit de se développer et de vivre. Elle aime les êtres vivants, et en particulier les hommes vivants.

 

"Bien entendu, si l'on n'aime pas les hommes vivants, les enfants vivants, les êtres vivants, si l'on estime qu'il est de peu d'importance de tuer les êtres vivants, alors on peut aussi être partisan de l'avortement. Mais dans ce cas-là il faut professer ouvertement, franchement, qu'on estime de peu d'importance et de peu de prix la vie humaine.

 

"L'Eglise attache un prix infini à la vie humaine. Elle a le regard fixé sur l'être des êtres, et elle aime cet être. Tout homme normal peut avoir le même regard, qui va droit à l'être. Il n'est pas nécessaire d'être juif ou chrétien pour aimer les êtres qui sont. Le problème de l'avortement est un problème de philosophie naturelle.

 

"C'est un problème qui relève de l'ontologie. Les normes éthiques, à cet égard, sont dérivées d'une considération, d'une analyse, de ce qui est. Elles ne sont pas déduites d'une théologie posée au préalable, et d'une manière arbitraire. Il suffit d'avoir le sens de l'être et l'amour de l'être pour reconnaître que l'avortement est le plus abominable des crimes, car il porte contre des êtres que l'on prive ainsi de leur vie entière, de leur temps de développement, qui ne peuvent aucunement se défendre, et qui n'ont pas d'avocats.

 

"A propos de la question de l'avortement, qui est aujourd'hui soulevée parmi les nations qui se disent elles-mêmes, par dérision, "civilisées", on peut constater que la méthode de l'homicide est toujours la même : c'est d'abord le mensonge. L'homicide et le mensonge sont liés. Dans les guerres coloniales récentes, pour massacrer des hommes de l'Indochine, certains utilisaient une expression abominable : "casser du viet". Ces hommes du Viêtnam étaient transformés, par le langage, par cette expression, en une matière, que l'on casse, une matière indéfinie. Pendant la récente guerre d'Algérie, d'autres (ou les mêmes) osaient utiliser l'expression que l'on ose à peine citer : "crever du raton". Là encore, la méthode consistait à réduire, par le langage, des hommes créés à l'image de Dieu, au rang d'une espèce animale. Lorsque les massacreurs nazis ont exterminé des millions d'hommes, dans les camps de mort, ils ont commencé par enseigner que ces hommes ne faisaient pas partie de l'espèce humaine, puisqu'ils appartenaient à une race autre que la race aryenne.

 

"De même pour l'avortement. Afin de procéder à ce massacre de millions d'enfants dans le ventre de leur mère, pour justifier ce massacre, pour ne pas avoir à supporter l'angoisse intolérable qui résulte de la conscience que l'on a de tuer un enfant d'homme, on commence par déclarer qu'il ne s'agit pas d'un enfant d'homme. On compare la grossesse à un "empoisonnement". D'autres ont osé comparer le fœtus d'homme à une "tumeur" cancéreuse. Le procédé est toujours le même. Il s'agit de nier, en parole, par le langage, qu'il s'agisse d'enfants d'homme. Il se trouvera toujours un savant pourvu d'un prix Nobel pour rassurer les consciences en affirmant que l'embryon n'a pas de psychisme ou même (cela s'est vu), qu'il n'a pas de système nerveux! Or, il suffit de consulter les traités d'embryologie les plus élémentaires pour apprendre que le système nerveux est ce qui se forme en tout premier lieu dans l'embryon. On a même entendu un professeur de médecine déclarer à des millions d'auditeurs que la femme enceinte est en état de "légitime défense"! L'enfant qu'elle porte en elle est donc comparé à l'assaillant, à l'ennemi qui vient attaquer, à l'assassin ou au voleur qui vous menace!

 

"A partir du moment où l'on se permet de telles comparaisons, il est évident que la discussion positive, rationnelle, scientifique n'est plus possible.

 

"Dans quelques années, lorsque les enfants qui auront échappé au massacre sauront ce que leurs mères ont fait avec d'autres enfants qu'elles portaient en elles et qu'ils n'ont évité le même sort que par hasard, ils regarderont leurs mères d'une étrange manière. Le docteur Freud n'a pas eu l'occasion de dégager la signification de ce regard-là. Mais ses disciples pourront le faire."

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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 20:00

Chers amis,

 

En exclusivité absolue sur ce blog, voici la 11e et dernière () partie d'une interview audio donnée par Claude Tresmontant en décembre 1996, quatre mois seulement avant sa mort.

 

Interrogé par Jérôme Dufrien - qui nous a fait l'honneur et la grâce de nous confier la diffusion de ce document exceptionnel -, Claude Tresmontant revient sur les grands thèmes de son oeuvre.

 

Dans ce dernier extrait que nous publions aujourd'hui, Claude Tresmontant nous livre son analyse de l'avortement.

      

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27 mai 2012 7 27 /05 /mai /2012 14:29

Arnaud Dumouch, professeur de religion et de théologie catholique en Belgique, nous introduit, dans une admirable série de clips, à la philosophie réaliste héritée d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin - tradition dans laquelle notre cher Professeur, Claude Tresmontant, s'inscrit résolument. Il nous livre ainsi les clefs pour comprendre les rouages de la pensée de Claude Tresmontant.

 

Dans cette cinquième vidéo, Arnaud Dumouch nous parle des cinq interrogations de la philosophie. 

 

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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 11:30

Une anthologie des oeuvres de Claude Tresmontant de plus de 700 pages!  Un monument réalisé par Paul Mirault et préfacé par Yves Tourenne, deux fervents disciples du cher Professeur. A ne manquer sous aucune prétexte! Déjà en pré-commande sur Amazon! Pour connaître et faire connaître la pensée de ce remarquable métaphysicien de la Création - dont on ne manquera pas de découvrir, au fil des ans, la contribution extraordinaire qu'il a apportée à la pensée philosophique.

 

Anthologie Tresmontant

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  • : Le blog Claude Tresmontant
  • : Blog consacré à l'un des plus grands métaphysiciens catholiques du XXe siècle, qui démontra le caractère irrationnel de l'athéisme.
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