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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 11:48

 

L’idée selon laquelle 'le monde objectif n'existe pas en dehors de la conscience qui en détermine les propriétés' [1] se heurte à notre expérience la plus immédiate, ainsi qu’aux découvertes des sciences positives – qui attestent que l’univers recèle en lui-même des richesses que nous ne soupçonnions pas, et que nous ne pouvions pas découvrir par nous-même. Chaque jour nous révèle l’inévidence de l’univers, son inadéquation avec nos pensées spontanées et nos idées premières. C'est lui, l'univers, qui informe notre pensée et la guide, la forme, bien plutôt que l'inverse. 

 

"Le philosophe, dans les temps modernes, a trop souvent oublié que ce n’est pas lui qui a créé le monde, comme si la connaissance était une production, un mouvement qui va du philosophe au monde. Le savant ne partage pas ce préjugé idéaliste : il sait que toute connaissance vient de l’expérience, que la connaissance part de l’expérience. L’expérience est vraiment nourriture pour l’esprit". [2]

 

Ce n’est pas nous qui produisons l’univers – car l’univers existait avant nous, et il continuera d’exister après nous. Le monde n’est pas notre représentation. Le monde, il est, indépendamment de notre représentation – et nous nous le représentons tel qu’il est, objectivement parlant. Encore faut-il le connaître tel qu’il est réellement pour que notre représentation soit juste – encore faut-il chercher en lui la nourriture dont notre intelligence a besoin pour se développer et accroître sa connaissance. Car c’est lui, l'univers, qui façonne notre raison – et non l’inverse. "Est-il vrai qu’il y ait eu constitution a priori de la raison, indépendamment de l’expérience ? N’est-ce pas plutôt la réalité objective qui impose à l’homme connaissant ces principes de la raison qui sont en fait les principes de l’être ?" [3]

 

"La question est de savoir si l’on peut faire la critique de la raison antérieurement à l’exercice effectif de cette raison, c’est-à-dire en traitant la raison comme un organe dont on fait l’anatomie indépendamment de son action et de son opération. En fait, une critique de la raison, comme on l’a souvent remarqué, doit bien plutôt être une réflexion sur l’exercice de l’intelligence en train d’opérer et de connaître. Car l’intelligence est l’acte même de saisir, de connaître, de comprendre ce qui est. Elle n’est pas une chose qu’on peut analyser, dont on puisse faire l’autopsie, indépendamment de cet acte. L’acte d’intelligence est une relation vivante. On ne peut pas étudier l’intelligence comme si elle était un organe, et en coupant entre le sujet connaissant et l’objet connu ce que précisément il ne fallait pas couper : la relation même, qui est la connaissance." [4]

 

La prétention du philosophe idéaliste échoue par ailleurs dans sa tentative de produire une Pensée universelle, valable pour tous - ce à quoi on devrait normalement s'attendre si la pensée du philosophe était véritablement une "étincelle" de l'Esprit divin Universel [5]. On observe en effet dans l’histoire de la pensée, une multitude de doctrines et de systèmes philosophiques qui se contredisent les uns les autres, et dont aucun ne peut être dit universel. Le sentiment que cette diversité inspire est que l’homme est incapable d’atteindre la vérité ; que la vérité est inaccessible à l’homme. L’idéalisme (qui est pourtant "croyant" en un sens, puisqu’il professe l’existence de l'Être absolu qui est Esprit, et que d’aucuns appellent Dieu [6]) engendre le scepticisme, et in fine l’athéisme… [7]

 

La vérité est inaccessible à l’homme, en effet,… si l’on adopte la méthode déductive de raisonnement métaphysique. Car chaque philosophe proposera SA pensée subjective, SA vérité, et se heurtera… à LA pensée subjective et à LA vérité de tel autre philosophe. "Si l’on adopte cette conception [idéaliste] de la philosophie, il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait diversité infinie de systèmes philosophiques, qui exprimeront chacun la psychologie de son auteur (…). Cela est vrai (…) de plusieurs parmi les grands systèmes de la philosophie : ce sont des psychologies transposées en métaphysiques." [8]

 

Il faut donc revoir la méthode de raisonnement métaphysique et se demander s’il n’existe pas une autre manière de penser que selon la méthode déductive. Selon Kant, il n’y en a pas. Claude Tresmontant passera sa vie à démontrer le contraire, à savoir : l’existence d’une autre méthode de raisonnement, plus objective, plus scientifique, qui se donne pour point de départ non la pensée du philosophe, mais l’observation du donné objectif et l'expérience. Si l’on a affaire à "des philosophies constituées a priori, indépendamment de l’expérience, ou même à l’encontre de l’expérience, il faut pas s’étonner qu’elles ne parviennent plus à se mettre d’accord entre elles. Autant de philosophes, autant de philosophies. Chacun peut reconstruire le monde à sa façon, dans l’imaginaire. Mais si l’on (…) part de l’expérience, si l’on admet, comme en science, que l’expérience est le donné d’où l’on part et le critère de la vérité, le philosophe ne pourra plus dire n’importe quoi. Et entre les philosophes multiples, un accord sera possible." [9] La raison humaine pourra croire de nouveau en ses capacités d’atteindre la vérité.

 


[1] On trouve l'expression de cette étonnante profession de foi kantienne sous la plume des frères Bogdanov, in Dieu et la science, Grasset 1991, p. 17 - le verbe "être" étant néanmoins remplacé en cette page par le verbe "sembler".

[2] Cf. Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 46.

[3] Ibid., p. 59-60.

[4] Ibid., p. 62.

[5] Cf. notre article du 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive : "le monde est ma représentation"

[6] tel Spinoza.

[7] Si je ne puis connaître la vérité objective, comme savoir si Dieu existe? Et s'il n'est de vérité que subjective - si je suis moi-même producteur de vérité (comme je le suis de ma représentation du monde) -, alors je peux décider moi-même que Dieu n'existe pas... Cela me fait irrésistiblement songer à la fameuse formule de Maxime Gorki : "Si tu crois en Dieu, il existe ; si tu n'y crois pas, il n'existe pas."

[8] Ibid., p. 65.

[9] Ibid., p. 66-67.

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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 11:51

La méthode déductive, nous l’avons vu [1], prend comme point de départ de la réflexion métaphysique non pas l’univers physique et la nature – telle qu’ils nous sont découverts par les sciences positives –, mais le MOI du philosophe, sa pensée, le cogito.

 

C’est dans la pensée du philosophe que se trouve la clef de compréhension de toute la réalité qui nous environne. C’est elle, et elle seule, qui peut nous en livrer le secret. Le monde, en lui-même, n’a rien à nous dire, rien à nous enseigner ; il n’a aucune information à nous communiquer. Car l’idée (pour reprendre un concept platonicien) ne va pas du monde à notre esprit, mais bien au contraire : de notre esprit au monde. C’est l’esprit qui donne au monde (de la matière et des corps) son contenu intelligible - et ainsi, son existence en tant que "monde" ; sans l’esprit, le monde serait inintelligible, inexistant.

 

Le présupposé que sous-tend cette appréciation, est que "le monde est ma représentation" – pour reprendre la formule fameuse d’Arthur Schopenhauer ("Die Welt ist mein Voerstellung"). Le monde n’est conçu que comme une projection de l’esprit – une simple apparence, un reflet.

 

On comprend mieux pourquoi les sciences positives et expérimentales ne présentent guère d’intérêt pour les adeptes de la méthode déductive… [2] "Si le monde n’est que ma représentation, à quoi bon une philosophie de la nature, une cosmologie… Si le monde est ma représentation, la philosophie doit partir du sujet et non du monde. Bien plus, la philosophie restera enfermée dans le sujet connaissant." [3]

 

Si le monde est ma représentation, et si les "idées" ne se trouvent que dans l’esprit du philosophe qui pense – non dans la nature – cela implique que la seule réalité existante et véritablement consistante, c’est la Pensée, l’Esprit. Les Upanishads de l’Inde antique auraient dit : "Le Brahman" ; Plotin : "l’Un" ; Spinoza : "la Substance"

 

On voit bien ainsi à quel type de métaphysique se rattache le raisonnement déductif : nous sommes ici, en plein, dans l’univers mental du monisme a-cosmique [4] (père de l’idéalisme), selon lequel il n’y a qu’un seul Être existant, qui n’est pas la Matière mais l’Esprit – le monde matériel n’étant qu’un mirage, une illusion, une apparence, produite par l’Esprit (par l’effet d’une "chute" de l’Un dans la Multiplicité de la matière).

 

Dans cette doctrine, la pensée du philosophe n’est rien moins qu’une parcelle de la Pensée de l’Unique Esprit (que Spinoza appelle aussi "Dieu"…) – ce qui explique la prétention exorbitante des philosophes de cette mouvance d’énoncer des vérités universelles, valables pour tous, quand bien même elles jaillissent de leur intelligence particulière.

 

Le présupposé fondamental (inconscient peut-être, chez nombre de philosophes "déductivistes"), c’est que le MOI du philosophe participe du MOI divin qui produit le monde de la matière et des corps par voie d’émanation (conçue comme une dégradation, une "chute") ; c'est que le MOI du philosophe est… divin. "Vous serez comme des dieux" sussurait déjà le perfide serpent à nos premiers parents, dans le jardin d'Eden...

 

"Selon les systèmes idéalistes les plus évolués, les plus conséquents, le monde n’est pas pour le sujet qui le connaît un donné. Le monde est une production de l’Esprit. "Le monde est ma représentation". Ce monde que je m’applique à connaître, je l’ai produit auparavant, dans les profondeurs inconscientes de mon moi qui est en sa racine ontologique identique au Moi absolu. Au niveau ontologique, je suis l’Absolu, et c’est le Moi absolu qui produit ce monde qu’ensuite le moi individuel s’appliquera à connaître. Pour le métaphysicien idéaliste, il est donc possible en droit de déduire la connaissance du monde d’une intuition ontologique par laquelle je m’identifie à l’Absolu que je suis originellement. En fait, le monde est ainsi déduit du moi absolu. La connaissance pourra donc l’être aussi." [5]

 

"(…) Selon les plus grands et les plus prestigieux systèmes idéalistes, le sujet individuel que je suis est en fait, par sa racine ontologique, Dieu lui-même. "Cela, l’Absolu, tu l’es." [6] (…) L’Absolu se manifeste mais il ne crée pas à proprement parlé des êtres autres que lui. Les êtres multiples sont consubstantiels à l’Absolu (...). Nous sommes des modalités de l’Un. La matière elle-même n’est pas une créature étrangère à l’essence divine : la matière est du divin pétrifié, la nature est l’Esprit aliéné (…). L’esprit humain est par nature consubstantiel à l’Esprit absolu. L’esprit humain est divin par nature (…). La connaissance ne procède pas à partir d’une lente, méthodique, laborieuse exploration du monde extérieur, par la science positive et par l’expérimentation. La Connaissance digne de ce nom s’atteint par une conversion : nous nous détournons de l’illusion que constitue la multiplicité apparente des êtres, et nous nous souvenons de la vérité de notre propre nature, qui est divine. Nous retournons à notre patrie originelle, à l’Un que nous n’avons jamais en notre racine ontologique cessé d’être." [7]

 

"Du point de vue de l’idéalisme, la vérité ne se définit que par rapport à l’intelligence humaine qui connaît, et ce qu’elle connaît n’a pas été créé antérieurement à elle. Il n’y a pas dans les choses de vérité antérieurement au sujet connaissant humain." [8] Etienne Gilson, au sujet de l'idéalisme kantien, ne dit pas autre chose : "On peut dire qu’en un sens le kantisme consiste à attribuer à la pensée de l’homme la fonction créatrice d’intelligibilité que le Moyen-Âge réservait à Dieu… Notre intellect joue chez Kant, à l’égard des choses naturelles, le rôle de Saint Thomas réserve à l’intellect divin." [9] 

 


[1] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive.

[2] Cf. nos articles des 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne, et 2 septembre 2011, Le divorce entre la science et la philosophie.

[3] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 33

[4] Cf. notre article du 7 juillet 2011, Un penseur du monothéisme hébreu.

[5] Claude Tresmontant, in La métaphysique du christianisme et la crise du XIIIe siècle, Seuil 1964, p. 329

[6] "Lorsque les Upanishad furent traduites en allemand au début du XIXe siècle, les philosophes et les poètes qui sont dans la gloire de l’idéalisme allemand se sont reconnus dans cette métaphysique qui leur venait de l’Inde ancienne. C’est notre métaphysique, ont-ils immédiatement pensé et dit. Les thèses et les thèmes fondamentaux du néo-platonisme occupent une place centrale dans la pensée de Fichte et de Schelling. On sait quelle part Schopenhauer a faite au platonisme et au brahmanisme dans la genèse de sa propre philosophie." (Claude Tresmontant, Ibid., pp. 329-330)

[7] Ibid., p. 330

[8] Ibid., p. 332

[9] Ibid., p. 332 (en note de bas de page, point 4.)

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30 septembre 2011 5 30 /09 /septembre /2011 17:21

La méthode déductive de raisonnement métaphysique - qui consiste à partir du JE du philosophe, de sa pensée, de son cogito -, considérée par les philosophes modernes comme la seule manière valable de faire de la philosophie [1], est sévèrement critiquée par Claude Tresmontant - partisan de l'autre méthode de raisonnement métaphysique : la méthode inductive, qui consiste à partir du réel objectif exploré scientifiquement.

 

Dans la première méthode, le point de départ réside dans les concepts forgés par la rationalité du philosophe livrée à elle-même - à partir desquels celui-ci déduit sa vision du réel (sur le plan philosophique, scientifique, moral...).

 

Dans la seconde, le point de départ est l'univers physique et l'expérience commune - à partir desquels on induit des principes, on forge des concepts, et on élabore une vision globale du réel.

 

Pour Claude Tresmontant, la seule méthode valable de raisonnement, c'est la seconde : la méthode qu'il qualifie de "scientifique" et "expérimentale", la méthode dite "inductive" [2].

 

La première n'a aucune valeur en elle-même, parce qu'elle repose sur des présupposés erronés, et qu'elle n'a jamais donné aucun résultat probant - tout au contraire.

 

Nous allons entrer plus avant dans cette critique de la méthode déductive, en examinant les trois grands présupposés erronés sur lesquels elle repose :

 

1er présupposé : "le monde est ma représentation"

2e présupposé : le corps et l'âme sont deux réalités indépendantes 

3e présupposé : la réalité matérielle n'est pas informée (c'est notre esprit intelligent qui met de l'information dans la matière)

 

Ces présupposés examinés - et leur erreur démontrée -, nous verrons ce que donne la méthode déductive lorsqu'elle est appliquée par le philosophe au domaine scientifique. Nous verrons que les résultats ne sont pas fameux - et c'est un euphémisme...

 

Nous concluerons avec Claude Tresmontant : que la seule méthode par laquelle nous pouvons avoir quelque espoir de découvrir la Vérité [3] est celle qui consiste à partir de la réalité objective ; que celle-ci a quelque chose à nous dire - pour peu que nous acceptions de nous laisser enseigner ; qu'elle est une parole destinée à nos intelligences pour être reçue et assimilée telle une nourriture.

 


[1] Cf. notre article du 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne.

[2] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive.

[3] la Vérité ultime sur toute chose, et en particulier le sens de notre vie sur la terre.

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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 12:45

Le mépris affiché des philosophes modernes pour les sciences de la nature [1] a entraîné en retour un rejet massif de la chose philosophique par le monde scientifique.

 

Ce qui est en cause : c'est le raisonnement déductif qui conduit le philosophe à penser le réel, non à partir de la réalité objective explorée scientifiquement, mais à partir du "je pense", du cogito [2] - prenant l'exact contre-pied de la méthode expérimentale utilisée par les scientifiques.

 

On part de la pensée subjective du philosophe, de ses idées "pures" (c'est-à-dire : dégagées de l'influence - jugée mauvaise - de l'expérience sensible), de principes rationnels posés a priori, et on en déduit, comme le faisait Descartes, les lois de la physique ou de la biologie, ou comme le faisait Kant, les lois morales.

 

Pour les philosophes régnants, disciples de Descartes et de Kant, la source de toute connaissance et de toute vérité, c'est la pensée du philosophe - sa raison pure. L'expérience sensible elle-même est trompeuse ; elle ne nous donne pas accès à la vraie connaissance ; elle va jusqu'à "polluer" le raisonnement du philosophe - dont la pureté n'a d'égale que la distance qu'elle prend vis-à-vis d'elle [3]

 

"C'est de cette méthode déductive descendante que la science ne veut pas. C'est cette méthode déductive qui a provoqué, chez les savants, cette répulsion qui est souvent la leur à l'égard de la philosophie." [4]

 

"L'idée kantienne de la métaphysique, l'idée que Kant à la suite de Wolff se faisait de la métaphysique, pure déduction a priori par concepts, sans fondement dans l'expérience, a conduit à l'extermination de la métaphysique en Europe et dans le reste du monde. Les chercheurs attachés à la méthode expérimentale ont pris en horreur et en dégoût cette soi-disant, cette prétendue déduction a priori par concepts." [5]

 

Au point que le mot même de "métaphysique" est devenu péjoratif...

 

La "conception absurde de la métaphysique, qui était celle de Kant, a bien entendu provoqué ou suscité au XIXe et au XXe siècle de la part des savants habitués à la pratique de la méthode expérimentale une réaction négative, une réaction de rejet, qui est si vive, si violente, qu'aujourd'hui encore, ou aujourd'hui plus que jamais, dans un ouvrage de science, pour critiquer un collègue, pour rejeter une thèse, une théorie, une doctrine, la pire critique que l'on puisse concevoir, la pire injure, c'est de dire : c'est de la "métaphysique"! Entendons par là une spéculation pure, arbitraire, imaginaire, sans aucun fondement dans l'expérience objective." [6]

 

"Lorsque, dans un ouvrage scientifique quelconque, on veut dire que tel raisonnement, telle affirmation ne repose sur rien, qu'elle est en l'air, qu'elle n'a pas de fondement expérimental, on dit que c'est de la "métaphysique". Il n'existe pas, semble-t-il, de pire injure dans le monde des savants que ce terme de "métaphysique", qui signifie raisonnement arbitraire, gratuit, sans fondement dans la réalité objective, déduction opérée sans référence au réel expérimentable. Les esprits de formation scientifique sont lassés, à juste titre semble-t-il, par les romans métaphysiques, quelle que soit par ailleurs leur beauté. Tout compte fait, le réel, patiemment exploré est plus riche que l'imaginaire." [7]

 

Claude Tresmontant évoque cette vive remontrance de Claude Bernard : "Je considère que les philosophes proprement dits ne sont que des gymnasiarques intellectuels et que l'enseignement de la philosophie ne peut être qu'une gymnastique intellectuelle... La philosophie développe d'autant mieux l'esprit qu'elle est creuse. J'aime beaucoup la philosophie et beaucoup les philosophes : ce sont des hommes d'esprit et de grande intelligence. Mais je ne crois pas que la philosophie soit une science. C'est une distraction utile pour l'esprit de causer philosophie après avoir travaillé. Comme c'est une distraction d'aller faire une promenade après être resté longtemps à travailler dans son laboratoire (...). La philosophie n'apprend rien et ne peut rien apprendre de nouveau par elle-même puisqu'elle n'expérimente pas et n'observe pas (...). La source unique de notre connaissance est l'expérience." [8]

 

Tel est bien l'avis de Claude Tresmontant - et c'est la raison pour laquelle notre auteur insiste tant sur le fait que la méthode déductive n'est pas le tout de la philosophie ; qu'il existe une autre manière de faire de la philosophie "à partir de l'expérience soigneusement, patiemment étudiée, par les moyens des sciences expérimentales : c'est cette méthode qu'avait préconisée et utilisée pour une grande part Aristote le naturaliste" [9] ; qui fut "pour l'essentiel reprise à la fin du XIXe siècle par Henri Bergson" et magistralement promue au XXe siècle par... Claude Tresmontant! 

 


[1] Cf. notre article du 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne.

[2] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive.

[3] Cf. nos articles des 2 août 2011, "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?" ; 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes ; 13 août 2011, Kant et la raison pure (1) ; et 14 août 2011, Kant et la raison pure (2).

[4] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p.42.

[5] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, OEIL 1995, p. 296.

[6] Claude Tresmontant, ibid., p. 279

[7] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 43.

[8] Claude Bernard, in Philosophie, publié par J. Chevallier, et cité par Claude Tresmontant, ibid., p. 43.

[9] Claude Tresmontant, ibid. p. 43-44.

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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 11:50

La philosophie moderne s'inscrit dans la tradition de Platon, et surtout : de Descartes et de Kant [1] - pour lesquels elle nourrit une dévotion quasi-religieuse. Elle exalte ainsi la méthode déductive de raisonnement - méthode a priori qui consiste à partir du sujet connaissant [2] -, et rejette absolument tout contact avec les sciences positives.

 

"C'est un dogme dans l'Université, en France, que la pensée philosophique, l'analyse philosophique, ne doivent pas partir de l'expérience scientifiquement connue. Non, il ne doit et il ne peut y avoir aucun rapport entre la philosophie et les sciences de la nature. La philosophie et les sciences de la nature suivent des routes divergentes. Elles ne se rencontrent jamais. Elles s'ignorent mutuellement. Elles n'ont aucun rapport, aucune relation, les unes avec les autres. Elles font bande à part." [3]

 

Autrement dit : à chacun son domaine - sa spécialité. "Il n'est de bon voisinage que de bonne clôture" dit un dicton populaire...

 

Il ne viendrait à l'esprit d'aucun de nos penseurs modernes d'engager une quelconque réflexion sur les découvertes scientifiques de ces 100 dernières années, que ce soit dans le domaine de la physique, de la cosmologie, de la biologie, de la biochimie... Ces choses-là ne les intéressent tout simplement pas - ne les concernent pas. "Ils font de la philosophie hors de leur siècle, comme s'ils vivaient au temps de Descartes ou de Malebranche. Leur platonisme secret se satisfait de cette indifférence pour l'univers, son contenu et son histoire." [4] "Ils n'ont aucune connaissance des sciences de la nature et aucun goût pour elles. Au contraire, ils professent volontiers qu'entre les sciences de la nature et la philosophie, il n'y a aucun rapport, et il ne doit y avoir aucun rapport." [5]

 

Claude Tresmontant cite le philosophe Gaston Bachelard, qui évoque dans l'un de ses livres le phénomène de l'annihilation des corpuscules - mis au jour par la physique contemporaine -, dont la découverte consacre, selon lui, "la défaite du chosisme" : "Ces phénomènes de création et d'annihilation corpusculaires ne retiennent guère l'attention du commun des philosophes, observe Bachelard. Cette indifférence devant ces phénomènes si curieux est une marque nouvelle de la profonde séparation de l'esprit philosophique et de l'esprit scientifique. Quand, devant un public de philosophes, on évoque ces phénomènes d'annihilation et de création, on s'aperçoit quasi phénoménologiquement de cette indifférence, on lit vraiment l'indifférence sur les visages. De tels phénomènes sont pour le philosophe moderne, des phénomènes " de la science", ce ne sont pas des phénomènes "de la nature". Le philosophe les accepte sans discuter - il faut bien! - et il passe. Il n'en tient pas compte en philosophie. Il garde ses absolus dans le temps même où la science en prouve le déclin." [6]

 

Les philosophes modernes se livrent donc à leurs spéculations intellectuelles, sans tenir aucunement compte des avancées de la Science - dont ils n'ont cure. Le point de départ de leur réflexion n'est pas l'Univers physique, mais les textes des philosophes anciens - qu'ils se plaisent à lire et commenter. "Ils font des commentaires de textes : de Platon, de Descartes ou de Kant, de Hegel, de Marx, de Nietzsche ou de Heidegger. La philosophie contemporaine est un vaste commentaire de commentaires." [7]

 

Et cela n'est pas prêt de s'arrêter, puisque les étudiants en philosophie sont toujours issus du même moule - et nourris au "bon lait" de la philosophie cartésienne et de la Critique de la Raison pure - que l'on étudie dans les facs avec la même vénération que les Saintes Ecritures dans les séminaires... 

 

"Les étudiants en philosophie, depuis des générations, sont formés dans ce qu'on appelait naguères encore les "Facultés des lettres", lesquelles sont distinctes des "Facultés des sciences". Les étudiants en philosophie étaient donc, et il sont toujours, des garçons et des filles de vingt ans qui n'ont aucune connaissance des sciences de l'Univers ou de la nature : astrophysique, physique, chimie, biochimie, biologie fondamentale, paléontologie, zoologie, etc. En fait, ils n'ont aucune connaissance de quoi que ce soit, sinon de leurs rêves ou de leurs fantasmes, mais par contre, ils prétendent, et c'est là leur spécialité, parler de tout : de l'être et du néant, de l'"en-soi" et du "pour soi", du "noumène" et du "phénomène", de l'absolu et du relatif, de la raison et de la déraison, du bien et du mal - et le tout, sans aucune base expérimentale. En général, et sauf de rares exceptions, ils ne sauraient même pas traire une vache.  Par contre, ils vous expliqueront, a priori bien entendu, ce qui est possible et impossible à la pensée, que Dieu est mort, que l'homme est mort, que la métaphysique est morte, et ainsi de suite..." [8]

 

Les deux archétypes du philosophe moderne, selon Tresmontant, sont Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir : "Leur ignorance des sciences de l'Univers et de la nature est sans lacune" relève-t-il avec ironie - lors même que leur oeuvre est contemporaine des grandes découvertes cosmologiques de Lemaître, Friedmann, Hubble, Humason. "Parcourez les Mémoires de Sartre et de Simone de Beauvoir : vous n'en trouverez pas trace, pas une allusion à ces grandes découvertes, à ces grandes révolutions de la science. Ni l'astrophysique, ni la physique, ni la biologie, ne les ont jamais intéressés le moins du monde. C'est ce qui explique leur philosophie a-cosmique, c'est ce qui explique qu'à la fin de sa vie Madame de Beauvoir puisse exposer le plus sérieusement du monde que l'on ne "naît" pas femme, on n'est pas femme par naissance ou par nature. On devient femme par option, éducation, culture! [9] La détestation de la nature, la détestation de la réalité objective, la détestation du physiologique est l'un des traits les plus caractéristiques de la philosophie française moderne, chez Sartre et Simone de Beauvoir, bien sûr, mais aussi chez les philosophes de la génération suivante." [10] 

 


[1] Cf. nos articles des 2 août 2011, "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?" ; 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes ; 13 août 2011, Kant et la raison pure (1) ; et 14 août 2011, Kant et la raison pure (2).

[2] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive.

[3] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 8 et 9.

[4] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 32.

[5] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 178.

[6] Gaston Bachelard, L'Activité rationaliste de la Physique contemporaine, Paris, 1951, p. 82 - cité par Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, pp. 32-33.

[7] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 178.

[8] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 8.

[9] On reconnaît là la matrice de la théorie du Gender, qui tend actuellement à s'imposer dans nos lycées...

[10] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 9.

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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 00:00

Pour Emmanuel Kant, il n'existe qu'une seule manière de faire de la métaphysique : celle qui consiste à partir du cogito, dans la plus pure tradition cartésienne [1], pour en déduire un certain nombre d'enseignements, dans tous les domaines de la connaissance (philosophique, physique, moral...).

 

La seule métaphysique que le philosophe allemand connaît et évoque dans ses écrits (fût-ce pour la critiquer), c'est la métaphysique postcartésienne de Leibniz, de Wolff et de leurs disciples. Il n'existe pas, pour lui, d'autres manières de penser que celle-là.

 

"Les kantiens se plaisent à qualifier de "naïfs" et de "précritiques" les philosophes et les savants qui, comme le fit Aristote, partent du donné, de la réalité objective, et puis l'analysent, en dégagent la structure, les lois, - la structure non seulement physique, mais aussi métaphysique, les lois non seulement empiriques, mais ontologiques, - et finissent par conclure rationnellement, au terme de leurs analyses." [2]

 

Pas un mot ainsi, dans l'oeuvre de Kant, sur des auteurs comme Avicenne, Maïmonide, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot...

 

Le postulat de départ, c'est que la métaphysique est une pure déduction par concepts - et que l'expérience sensible est une corruption de la pensée ; qu'elle est trompeuse par nature.

 

"Kant avait manifestement horreur de l'expérience sensible. Pour lui, tout contact avec l'expérience sensible est impur. Kant fait un usage constant des termes "pur", "pureté", "a priori", dans sa célèbre Critique de la raison cathare.  - Tout ce qui est pur est séparé de l'expérience, abgesondert. Ce qui touche à l'expérience sensible, ce qui est en contact avec l'expérience sensible, est impur. La pureté, c'est la séparation. Ainsi, l'Impératif catégorique pour être pur ne doit surtout pas avoir de fondement dans l'expérience sensible. Cela le souillerait. La métaphysique, selon l'idée que Kant s'en fait, est une connaissance pure parce que c'est une connaissance séparée. - Tout ce qui est pur est a priori. Seul l'a priori est pur. La métaphysique est pure si elle ne procède pas de l'expérience sensible, si elle n'a pas de fondement objectif dans l'expérience sensible, si elle est elle aussi a priori." [3]

 

 


[1] Cf. notre article du 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes

[2] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 56

[3] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, OEIL 1995, p. 277

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13 août 2011 6 13 /08 /août /2011 00:00

Après Platon [1] et Descartes [2], un autre grand penseur se fera le champion de la méthode déductive (combattue par Claude Tresmontant) - sous l'influence du philosophe cartésien Christian Wolff. C'est Emmanuel Kant.

 

Pour Emmanuel Kant, la métaphysique est l'art de raisonner au-delà de toute expérience sensible.

 

"La Métaphysique, connaissance spéculative de la raison tout à fait isolée et qui s'élève complètement au-dessus des enseignements de l'expérience par de simples concepts (...) et où, par conséquent, la raison doit être son propre élève (...), s'engage à accomplir son oeuvre tout à fait a priori, et par suite, à l'entière satisfaction de la raison spéculative." [3]

 

"Pour ce qui est des sources d'une connaissance métaphysique, de par leur concept même, elles ne peuvent être empiriques. Ses principes (c'est-à-dire non seulement ses axiomes, mais ses concepts fondamentaux) ne doivent jamais être empruntés à l'expérience car il faut qu'elle soit connaissance non pas physique, mais métaphysique, ce qui signifie au-delà de l'expérience (...). Elle est donc connaissance a priori ou d'entendement pur et de raison pure (...). La connaissance métaphysique ne doit renfermer que des jugements a priori ; le caractère particulier de ses sources l'exige." [4]

 

Pour connaître des réalités de ce monde, il convient donc de revenir, comme disait Descartes, aux "Principes" fondamentaux discernables par notre "raison pure" (une raison libérée de l'influence parasitaire de l'expérience sensible) - desquels il ne restera plus alors qu'à déduire les conclusions qui s'imposent et en découlent, dans tous les domaines.

 

"La métaphysique (...) n'est (...) que l'inventaire, systématiquement ordonné, de tout ce que nous possédons par la raison pure. Rien ne peut ici nous échapper, puisque ce que la raison tire entièrement d'elle-même ne peut lui demeurer caché, mais est au contraire mis en lumière par la raison même, aussitôt qu'on en a seulement découvert le principe commun. L'unité parfaite de cette espèce de connaissances, qui dérivent de simples concepts purs, sans que rien d'expérimental, pas même une intuition particulière propre à conduire à une expérience déterminée, puisse avoir sur elles une quelconque influence pour les étendre ou les augmenter, cette parfaite unité rend cette intégralité absolue non seulement possible, mais aussi nécessaire... J'espère présenter moi-même un tel système de la raison pure (spéculative) sous le titre de Métaphysique de la Nature."  [5]

 

Comme Descartes, Kant pense que l'on peut déduire du raisonnement métaphysique un certain nombre de vérités scientifiques.

 

"Nous sommes réellement en possession d'une physique pure qui présente a priori (...) des lois auxquelles la nature est soumise... Parmi les principes de cette physique générale, il s'en trouve qui possèdent réellement l'universalité que nous demandons ; ainsi la proposition : que "la substance reste et persiste", que "tout ce qui arrive est toujours déterminé d'avance par une cause suivant des lois constantes", etc. Ce sont là vraiment des lois universelles de la nature qui existent absolument a priori. Il y a donc bien en vérité une science pure de la nature." [6]

 

"Une théorie rationnelle de la nature ne mérite (...) le nom de science de la nature que si les lois naturelles, sur lesquelles elle se fonde, sont connues a priori et ne sont pas de simples lois d'expérience... Une science de la nature qui s'appelle ainsi à proprement parler, présuppose une métaphysique de la nature... C'est pourquoi la science de la nature proprement dite suppose la métaphysique de la nature." [7]

 

Même les préceptes de la vie morale peuvent être déduites de la raison pure - et tirent précisément leur autorité de leur présence a priori dans l'esprit du philosophe, antérieurement à toute expérience.

 

"Il n'y a pas de vrai principe suprême de la moralité qui ne doive s'appuyer uniquement sur une raison pure indépendamment de toute expérience (...) Nous voyons ici la philosophie placée dans une situation critique : il faut qu'elle trouve une position ferme sans avoir, ni dans le ciel ni sur la terre, de point d'attache ou de point d'appui. Il faut que la philosophie manifeste ici sa pureté, en se faisant la gardienne de ses propres lois... Les principes (...) que dicte la raison (...) doivent avoir une origine pleinement et entièrement a priori, et tirer en même temps de là leur autorité impérative." [8]

 

 


[1] Cf. notre article du 2 août 2011, "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?"

[2] Cf. notre article du 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes

[3] Kant, in préface de la seconde édition de la Critique de la Raison pure, citée par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 171.

[4] Kant, in Prolégomènes à toute Métaphysique future qui pourra se présenter comme science, citée par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 171.

[5] Kant, in préface de la première édition de la Critique de la Raison pure, citée par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 170-171.

[6] Kant, in Prolégomènes à toute Métaphysique future qui pourra se présenter comme science, citée par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 171-172.

[7] Kant, in Premiers principes métaphysiques de la science de la nature, citée par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 172.

[8] Kant, in Fondement de la Métaphysique des moeurs, citée par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 172-173.

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8 août 2011 1 08 /08 /août /2011 18:19

Quelque vingt siècles après Platon, un autre grand nom de la philosophie s'illustrera par un usage immodéré de la méthode déductive : c'est le français René Descartes.

 

Pour Descartes, la seule chose qui soit absolument sûre - la certitude initiale incontestable - c'est que nous pensons. L'homme est une substance qui pense - tout le monde connaît son fameux "Je pense, donc je suis".

 

C'est donc de là - du cogito - qu'il faut partir.

 

Le point de départ de la connaissance du réel, pour Descartes, c'est la pensée du philosophe. En elle se trouve la totalité de la compréhension du réel que nous cherchons à connaître ; en elle se trouve l'intelligence du monde.

 

"Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j'effacerai même de ma pensée toutes les images des choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses ; et ainsi m'entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et familier à moi-même. Je suis une chose qui pense..." [1]

 

Comme Platon [2], Descartes considère la perception par les sens comme une corruption de la pensée pure. Il est impératif de s'y soustraire pour parvenir à penser le réel et remonter aux fondements premiers de toutes choses.

 

Ces fondements établis, il sera possible ensuite de dégager un certain nombre d'enseignements sur le plan philosophique - et même scientifique ; nous aurons en main les clefs de la compréhension du monde.

 

"L'ordre que j'ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j'ai tâché de trouver en général les principes, ou premières causes, de tout ce qui est, ou qui peut être, dans le monde, sans rien considérer, pour cet effet, que Dieu seul, qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérités qui sont naturellement en nos âmes. Après cela, j'ai examiné quels étaient les premiers et plus ordinaires effets qu'on pouvait déduire de ces causes : et il me semble que, par là, j'ai trouvé des cieux, des astres, une Terre, et même, sur la terre, de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples." [3]

 

"Pour (...) philosopher, il faut commencer par la recherche de ces premières causes, c'est-à-dire des Principes (...) Et (...) après cela, il faut tâcher de déduire tellement de ces principes la connaissance des choses qui en dépendent, qu'il n'y ait rien, en toute la suite des déductions qu'on en a fait, qui ne soit très manifeste." [4]

 

Toute la métaphysique de René Descartes est ainsi bâtie a priori, à partir des Principes posés au départ par une rationalité qui se pense elle-même et se représente le monde, en dehors de toute influence extérieure et de toute expérience sensible. 

 


[1] Descartes, Troisième Méditation (au début), cité par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 161-162

[2] Cf. notre article du 2 août 2011, "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?"

[3] Descartes, Discours de la Méthode, sixième partie, cité par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 166

[4] Descartes, Les Principes de la philosophie, cité par Claude Tresmontant in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 166

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2 août 2011 2 02 /08 /août /2011 19:18

Il existe deux grandes manières de faire de la métaphysique : OU BIEN je pars du sujet connaissant - de moi-même, de ma pensée propre la plus intérieure - ; je raisonne et déduis de mon raisonnement un certain nombre de conséquences sur le plan philosophique - et même scientifique ; OU BIEN je pars de l'objet connu - de l'univers physique appréhendé par mes sens, et induis de mes découvertes un certain nombre d'implications philosophiques [1].

 

La différence fondamentale entre les deux méthodes tient à la source où je vais puiser mon savoir : mon intelligence "pure", OU BIEN la réalité sensible.

 

La première méthode de raisonnement (dite déductive, a priori - celle-là même qui est combattue par Claude Tresmontant) consiste à se déconnecter du monde et de la nature perçus par les sens, et à retrouver en soi l'acte de raisonnement dans sa pureté originelle.

 

Le corps est ici clairement considéré comme une entrave à l'exercice de la raison ; l'expérience sensible comme un obstacle au cheminement naturel de la pensée ; la perception du monde extérieur comme une illusion nous éloignant de la vraie, de la pure connaissance.

 

Tout le travail du philosophe consistera à s'isoler du monde extérieur, et à débarrasser son raisonnement de toute influence étrangère lui venant des sens, de manière à produire une pensée sans mélange, lui permettant d'atteindre à la connaissance de ce qui est.

 

Un texte célèbre de Platon [2], le Phédon, développe cette conception de la métaphysique :

 

"Et maintenant, pour ce qui est de posséder proprement l'intelligence, le corps, dis-moi, est-il, oui ou non, une entrave, si dans la recherche on lui demande son concours? Ma pensée revient, par exemple à ceci : est-ce que quelque vérité est fournie aux hommes par la vue aussi bien que l'ouïe?

 

Et le Socrate de Platon de répondre à la question qu'il a lui-même posée : "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité? D'un côté en effet, lorsque c'est avec l'aide du corps qu'elle entreprend d'envisager quelque question, alors la chose est claire, il l'abuse radicalement... N'est-ce pas par conséquent dans l'acte de raisonner que l'âme, si jamais c'est le cas, voit à plein se manifester à elle la réalité d'un grand être?... Et sans doute raisonne-t-elle au mieux, précisément quand aucun trouble ne lui survient de nulle part, ni de l'ouïe, ni de la vue, ni d'une peine, ni non plus d'un plaisir, mais qu'au contraire elle s'est le plus possible isolée en elle-même, envoyant promener le corps, et quand, brisant autant qu'elle peut tout commerce, tout contact avec lui, elle aspire au réel...

 

"N'est-ce pas, en outre, dans cet état que l'âme du philosophe fait au plus haut point bon marché du corps et le fuit, tandis qu'elle cherche d'autre part à s'isoler en elle-même?... Et donc, ce résultat, qui le réaliserait dans sa plus grande pureté sinon celui qui, au moyen de la pensée en elle-même et par elle-même et sans mélange, se mettrait à la chasse des réalités, de chacune en elle-même aussi et par elle-même et sans mélange? et cela, après s'être le plus possible débarrassé de ses yeux, de ses oreilles, et, à bien parler, du corps tout entier, puisque c'est lui qui trouble l'âme et l'empêche d'acquérir vérité et pensée, toutes les fois qu'elle a commerce avec lui?" [3] 

 


[1] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive. 

[2] Comme le rappelle Tresmontant dans une note de bas de page de son très beau livre, Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu (Seuil 1966, p. 45) : "Le platonisme et le néoplatonisme professaient que le monde de la matière et des corps est en fait un monde irréel, une apparence ou une ombre. Il faut se détourner de cette image afin de se tourner vers le monde des Idées qui est hors de ce monde-ci, séparé, ailleurs" - mais accessible au philosophe par une pensée dégagée de toute influence du "monde de la matière et des corps" 

[3] Cité par Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 160-161.

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